Paroisse Notre-Dame du Rosaire, Saint-Maur des Fossés
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      Les textes de ce dimanche (26 avril) et leurs commentaires

Les textes de ce dimanche (26 avril) et leurs commentaires


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  • 21 avril 2020
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PREMIERE LECTURE - Actes des apôtres 2, 14. 22b - 33

Le jour de la Pentecôte, Pierre, debout avec les onze autres Apôtres,
éleva la voix et leur fit cette déclaration :
« Vous, Juifs, et vous tous qui résidez à Jérusalem, sachez bien ceci, prêtez l’oreille à mes paroles. Il s’agit de Jésus le Nazaréen, homme que Dieu a accrédité auprès de vous en accomplissant par lui des miracles, des prodiges et des signes au milieu de vous, comme vous le savez vous-mêmes.
Cet homme, livré selon le dessein bien arrêté et la prescience de Dieu, vous l’avez supprimé en le clouant sur le bois par la main des impies.
Mais Dieu l’a ressuscité en le délivrant des douleurs de la mort, car il n’était pas possible qu’elle le retienne en son pouvoir.
En effet, c’est de lui que parle David dans le psaume : Je voyais le Seigneur devant moi sans relâche : il est à ma droite, je suis inébranlable.
C’est pourquoi mon cœur est en fête, et ma langue exulte de joie ; ma chair elle-même reposera dans l’espérance : tu ne peux m’abandonner au séjour des morts ni laisser ton fidèle voir la corruption. Tu m’as appris des chemins de vie, tu me rempliras d’allégresse par ta présence.
Frères, il est permis de vous dire avec assurance, au sujet du patriarche David, qu’il est mort, qu’il a été enseveli, et que son tombeau est encore aujourd’hui chez nous.
Comme il était prophète, il savait que Dieu lui avait juré de faire asseoir sur son trône un homme issu de lui. Il a vu d’avance la résurrection du Christ, dont il a parlé ainsi :
Il n’a pas été abandonné à la mort, et sa chair n’a pas vu la corruption. Ce Jésus, Dieu l’a ressuscité ; nous tous, nous en sommes témoins.
Élevé par la droite de Dieu, il a reçu du Père l’Esprit Saint qui était promis, et il l’a répandu sur nous, ainsi que vous le voyez et l’entendez.


Le même Pierre, qui avait succombé à la peur pendant le procès de Jésus, au point de le renier publiquement, le même qui, après la mort du Christ, se calfeutrait avec les autres disciples dans une salle verrouillée, c’est bien le même que nous retrouvons aujourd’hui, un peu plus d’un mois après, (cinquante jours exactement) et cette fois, il improvise un grand discours devant des milliers de gens ! Il est debout ; si Luc note l’attitude de Pierre, c’est parce qu’elle est symbolique : d’une certaine manière Pierre est en train de se réveiller, de revivre, de se relever...
Première remarque avant d’aller plus loin : jusque là Pierre n’a donc pas été un modèle d’audace et c’est à lui que Jésus confie désormais la mission la plus audacieuse : continuer l’oeuvre d’évangélisation, une mission qui a coûté la vie au Fils de Dieu lui-même ! Celui qui avait renié son maître il n’y a pas si longtemps se réjouira bientôt d’être persécuté pour avoir trop parlé. C’est certainement l’un des plus grands miracles des Actes des Apôtres ! Quand je dis miracle, je veux dire que cette force toute neuve, cette audace, Pierre ne la puise pas en lui-même, elle est don de Dieu.
Je reviens à cette matinée de Pentecôte, l’année de la mort de Jésus ; Jérusalem grouille de monde. Comme chaque année, des pèlerins sont venus de partout pour cette fête de Pentecôte ; ce sont des Juifs, et s’ils sont venus en pèlerinage à Jérusalem, c’est parce que, tout comme Pierre et les autres apôtres de Jésus, ils partagent l’espérance d’Israël ; tout au long du trajet, et ils viennent parfois de très loin, ils ont chanté les psaumes en suppliant Dieu de hâter la venue de son Messie.
Précisément, Pierre s’appuie sur cette espérance pour annoncer : ce Messie que vous attendez, il est venu, nous avons eu le privilège de le connaître. Dieu a accompli sa promesse : le nouveau monde est déjà commencé. A première vue, les auditeurs de Pierre sont les hommes du monde les mieux préparés à entendre ce message : puisque toute leur vie de prière mais aussi leur vie quotidienne est baignée dans la mémoire des oeuvres de Dieu pour son peuple et dans l’attente du Messie, celui qui accomplira la libération définitive d’Israël et de l’humanité tout entière.
Et donc, Pierre insiste dans son discours sur cet aspect de continuité de l’oeuvre de Dieu qui est pour lui une évidence ; et je crois que c’est très important que nous retrouvions ce sens de la continuité de l’oeuvre de Dieu, si nous voulons approcher la Bible. Pour mettre en évidence cette continuité, Pierre invoque le témoignage du psaume 15/16 ; mais je n’en parle pas ici parce que c’est précisément celui que la liturgie nous propose pour ce troisième dimanche de Pâques, nous aurons donc l’occasion d’en reparler.
En même temps, les auditeurs de Pierre sont aussi les moins préparés à accepter les paroles de Pierre : précisément parce que, s’ils attendent le Messie depuis toujours, ils ont eu le temps de se faire des idées sur lui, des idées d’hommes... Or Dieu ne peut que surprendre nos idées d’hommes...
L’un des aspects les plus inacceptables du mystère de Jésus, pour ses contemporains, c’est sa mort sur la croix. Le Vendredi Saint, Jésus, abandonné de tous, semblait bien maudit de Dieu lui-même. Il ne pouvait donc pas être le Messie… du moins selon les idées des hommes. Et pourtant, les apôtres l’ont compris le soir de Pâques, il était bien le Messie envoyé par Dieu ; s’ils l’ont compris, c’est parce qu’ils ont été témoins de la Résurrection de Jésus : alors seulement ils ont pu s’ouvrir aux pensées de Dieu et comprendre la mission de Jésus.
Pierre sait bien tout cela et c’est pour cette raison qu’il insiste sur l’accomplissement du projet de Dieu en Jésus : « Il s’agit de Jésus le Nazaréen, cet homme dont Dieu avait fait connaître la mission en accomplissant par lui des prodiges et des signes au milieu de vous... Cet homme, livré selon le plan et la volonté de Dieu... ce Jésus, Dieu l’a ressuscité... Elevé dans la gloire par la puissance de Dieu, il a reçu de son Père l’Esprit-Saint qui était promis... ».
Pierre termine en faisant appel à l’expérience de ses auditeurs ; il leur dit : « C’est ce que vous voyez et entendez » (verset 33) et, là, il parle du spectacle que donnent les apôtres désormais. Il sait qu’on ne peut devenir témoin à son tour que lorsqu’on a l’expérience de l’oeuvre de Dieu. Pour les auditeurs de Pierre, qui n’ont pas été directement témoins de la résurrection, la seule expérience possible, c’est celle de voir et entendre les douze apôtres transformés par l’Esprit-Saint. Pour nos contemporains, c’est la même chose : cela veut dire l’urgence pour nos communautés chrétiennes de se laisser transformer par l’Esprit.


PSAUME - 15 (16)
Garde-moi, mon Dieu : j’ai fait de toi mon refuge.
J’ai dit au SEIGNEUR : « Tu es mon Dieu !
SEIGNEUR, mon partage et ma coupe :
de toi dépend mon sort. »
Je bénis le SEIGNEUR qui me conseille :
même la nuit mon coeur m’avertit.
Je garde le SEIGNEUR devant moi sans relâche ;
il est à ma droite : je suis inébranlable.
Mon coeur exulte, mon âme est en fête,
ma chair elle-même repose en confiance :
tu ne peux m’abandonner à la mort
ni laisser ton ami voir la corruption.
Tu m’apprends le chemin de la vie :
devant ta face, débordement de joie !
à ta droite, éternité de délices !


« Tu es, Seigneur, le lot de mon coeur,
Tu es mon héritage,
En Toi, Seigneur, j’ai mis mon bonheur,
Toi, mon seul partage. »
Vous avez reconnu là un negro spiritual célèbre... c’est le psaume 15/16.
Dans les versets qui nous sont proposés aujourd’hui, certains versets semblent traduire un bonheur parfait ; tout a l’air si simple ! « J’ai dit au SEIGNEUR : Tu es mon Dieu !... J’ai fait de toi mon refuge... Je n’ai pas d’autre bonheur que toi... »
D’autres versets sont l’écho d’un danger et Israël supplie : « Tu ne peux m’abandonner à la mort ni laisser ton ami voir la corruption. »
Je reprends ces deux points l’un après l’autre : premièrement le bonheur d’Israël : « Mon coeur exulte, mon âme est en fête... SEIGNEUR, mon partage et ma coupe... Je n’ai pas d’autre bonheur que toi. » Ici le peuple d’Israël est comparé à un « lévite », un prêtre, qui « demeure » sans cesse dans le temple de Dieu, qui vit dans l’intimité de Dieu : la vie des lévites, consacrés au Seigneur offrait une image très parlante de la vie du peuple tout entier.
Par exemple, l’expression « SEIGNEUR, mon partage et ma coupe, de toi dépend mon sort » (verset 5) est une allusion à leur statut particulier : au moment du partage de la terre d’Israël entre les tribus des descendants de Jacob, (partage fait par tirage au sort), les membres de la tribu de Lévi n’avaient pas reçu de part : leur part c’était la Maison de Dieu (c’est-à-dire le service du Temple), le service de Dieu... Leur vie tout entière était consacrée au culte ; ils n’avaient pas de territoire ; leur subsistance était assurée par les dîmes (on pourrait dire le « denier du culte » de l’époque) et par une partie des récoltes et des viandes offertes en sacrifice. Du coup on comprend cet autre verset de ce psaume que nous n’entendons pas ce dimanche : « La part qui me revient fait mes délices ; j’ai même le plus bel héritage ». Enfin, ils gardaient le Temple jour et nuit et c’est ce à quoi fait allusion la formule du verset 7 : « Même la nuit mon coeur m’avertit ».
On voit bien comment ce statut très particulier, privilégié, des lévites pouvait être lu comme une image du statut particulier, privilégié du peuple élu, choisi par Dieu pour son service au milieu des nations.
Mais on entend également dans ce psaume une tout autre tonalité : on entend les échos d’un danger et la supplication : « Tu ne peux m’abandonner à la mort ni laisser ton ami voir la corruption. »
Car, en réalité, les choses sont moins roses qu’il n’y paraît. On ne sait pas dater la composition de ce psaume : les circonstances auxquelles il fait allusion pourraient convenir à plusieurs époques ; mais, en tout cas, l’appel au secours du début, « Garde-moi, mon Dieu : j’ai fait de toi mon refuge » et les affirmations répétées de confiance laissent supposer une période dans laquelle, justement, la confiance était difficile. Cet appel au secours est tout autant une profession de foi : il traduit un combat terrible, le combat de la fidélité à la vraie foi, c’est-à-dire le combat contre l’idolâtrie, le combat de la fidélité au Dieu unique.
Par exemple, un autre verset de ce psaume dit : « Toutes les idoles du pays, ces dieux que j’aimais, ne cessent d’étendre leurs ravages, et l’on se rue à leur suite. » Cela prouve bien que Israël a parfois succombé à l’idolâtrie mais il prend l’engagement de ne plus y retomber : l’affirmation « J’ai fait de toi, mon Dieu, mon seul refuge » traduit cette résolution. Du coup on comprend mieux combien l’image du lévite est parlante : c’est une manière de dire « en choisissant de rester fidèle au vrai Dieu, le peuple d’Israël a fait le vrai choix qui le fait entrer dans l’intimité de Dieu ».
La confiance d’Israël lui inspire des phrases étonnantes : par exemple l’expression « Eternité de délices » ou bien encore « Tu ne peux m’abandonner à la mort, ni laisser ton ami voir la corruption » ; on peut se demander : quand le psaume est écrit, est-il déjà confusément une première amorce de la foi en la Résurrection ? En réalité, cette affirmation est une supplication, ou plutôt une plaidoirie ; vous savez que la foi en la Résurrection individuelle n’est apparue que très tard en Israël ; c’est du peuple qu’il est question ici : sa survie est en péril par sa faute (l’idolâtrie, justement) mais il sait que Dieu ne l’abandonnera pas et c’est pourquoi il affirme « tu ne peux m’abandonner à la mort, ni laisser ton ami voir la corruption » ; c’est bien du peuple qu’il s’agit.
Par la suite, vers le deuxième siècle avant Jésus-Christ, quand on a commencé à croire à la résurrection de chacun d’entre nous, la phrase « tu ne peux m’abandonner à la mort, ni laisser ton ami voir la corruption » a été relue dans ce sens.
Plus tard, les Chrétiens ont également relu ce psaume à leur manière, nous l’avons entendu dans la première lecture de ce dimanche : Pierre, le matin de la Pentecôte, a cité ce psaume aux pèlerins juifs venus nombreux à Jérusalem pour la fête. Pour leur montrer que Jésus était bien le Messie, Pierre leur a dit : quand David composait ce psaume, et disait « tu ne peux m’abandonner à la mort » sans le savoir il annonçait la Résurrection du Messie ; or Jésus est ressuscité, c’est donc bien de lui que David parlait, sans savoir le nommer, évidemment.
Nous avons là un exemple de la première prédication chrétienne adressée à des Juifs : c’est-à-dire comment les premiers apôtres relisaient la tradition juive en y découvrant tout-à-coup une nouvelle dimension, l’annonce de Jésus-Christ.
Au long des siècles, donc, ce psaume a porté la prière d’Israël dans l’attente du Messie et il s’est enrichi peu à peu de sens nouveaux... Ce sera le rôle de la première génération chrétienne de découvrir et de montrer que les Ecritures trouvent leur sens plénier en Jésus-Christ.


DEUXIEME LECTURE - première lettre de saint Pierre apôtre 1, 17-21
Bien-aimés,

si vous invoquez comme Père celui qui juge impartialement chacun selon son œuvre,
vivez donc dans la crainte de Dieu, pendant le temps où vous résidez ici-bas en étrangers.
Vous le savez : ce n’est pas par des biens corruptibles, l’argent ou l’or, que vous avez été rachetés de la conduite superficielle héritée de vos pères ; mais c’est par un sang précieux, celui d’un agneau sans défaut et sans tache, le Christ.
Dès avant la fondation du monde, Dieu l’avait désigné d’avance et il l’a manifesté à la fin des temps à cause de vous.
C’est bien par lui que vous croyez en Dieu, qui l’a ressuscité d’entre les morts
et qui lui a donné la gloire ; ainsi vous mettez votre foi et votre espérance en Dieu.


Nous avons lu dans la première lecture (tirée des Actes des Apôtres) le discours de Pierre le matin de Pentecôte : un modèle de ce qu’était la première prédication chrétienne lorsqu’elle s’adressait à des juifs ; voici maintenant avec la lettre de Pierre une prédication adressée à des anciens païens, des non-Juifs devenus chrétiens ; évidemment le discours n’est pas tout-à-fait le même ; c’est le B.A. BA de la communication d’adapter son langage à son auditoire !
J’ai dit qu’il s’agissait de non-Juifs ; on ne sait pas exactement à qui cette lettre est adressée : dans les premières lignes, Pierre dit seulement qu’il écrit aux « élus qui vivent en étrangers » dans les cinq provinces de notre Turquie actuelle, (le Pont, la Galatie, la Cappadoce, l’Asie et la Bithynie). Ce qui incite à penser qu’ils n’étaient pas d’origine juive, c’est la phrase « vous avez été rachetés de la conduite superficielle héritée de vos pères » : Pierre, Juif lui-même ne dirait pas une telle phrase à des Juifs... il sait trop bien quelle espérance traverse les Ecritures et à quel point toute la vie de son peuple est tendue vers Dieu ; impossible de parler d’une « conduite superficielle » !
Mais s’il s’agit de non-Juifs, comme on le croit, la première chose qui saute aux yeux dans ce simple passage, c’est le nombre impressionnant d’allusions à la Bible : par exemple des expressions comme « le sang de l’Agneau sans défaut et sans tache », « le Père qui juge impartialement », la « crainte de Dieu » ; si Pierre les emploie sans les expliquer, c’est que son auditoire les connaît. Est-ce possible si ce sont des non-Juifs ?
Voilà l’hypothèse la plus probable : autour des synagogues gravitaient de nombreux sympathisants et parmi eux un nombre important de ceux que l’on appelait les « craignant Dieu » : ils étaient si proches du Judaïsme qu’ils pratiquaient le shabbat et donc entendaient toutes les lectures de la synagogue le samedi matin ; par conséquent, ils connaissaient très bien les Ecritures juives ; mais ils n’avaient jamais été jusqu’à demander la circoncision. On croit savoir que les premiers Chrétiens se sont recrutés majoritairement parmi eux.
Je reviens sur deux formules de la lettre de Pierre qui peuvent nous heurter si nous ne les replaçons pas dans leur contexte biblique :
L’expression « crainte de Dieu », d’abord ; elle a un sens tout particulier dans la Bible précisément parce que Dieu s’est révélé à son peuple comme un « Père » ; rappelez-vous la phrase du psaume 102/103 : « Comme la tendresse du père pour ses fils, ainsi est la tendresse du SEIGNEUR pour celui qui le craint » ; la crainte de Dieu, ce n’est donc pas la peur, c’est une attitude filiale faite de tendresse, de respect, de vénération, et d’une confiance totale. Pierre le dit bien : « Vous invoquez Dieu comme votre Père... vivez donc dans la crainte de Dieu » ; c’est logique : vous l’invoquez comme votre Père, alors, conduisez-vous en fils. Je reprends encore une fois cette phrase, mais en entier cette fois : « Si vous invoquez comme Père celui qui juge impartialement chacun selon son œuvre, vivez donc dans la crainte de Dieu ». D’après l’insistance de Pierre sur « celui qui juge impartialement chacun selon son œuvre » on devine que certains de ces nouveaux Chrétiens, qui venaient du paganisme, étaient complexés par rapport aux Chrétiens d’origine juive ; Pierre veut donc les rassurer ; il leur dit en substance « Vous êtes fils tout comme les autres, conduisez-vous en fils, tout simplement ».
Deuxième formule qui risque de nous heurter : « Vous avez été rachetés ... par le sang précieux du Christ » ; j’ai volontairement tronqué la phrase, car c’est sous cette forme raccourcie qu’elle nous choque ; nous sommes tentés d’y voir un affreux marchandage, sans bien pouvoir dire, d’ailleurs, entre qui et qui. Si je prends, au contraire, la phrase de Pierre en entier : « ce qui vous a libérés de la vie sans but que vous meniez à la suite de vos pères, ce n’est pas l’or et l’argent, car ils seront détruits ; c’est le sang précieux du Christ, l’Agneau sans défaut et sans tache », je découvre deux choses :
Premièrement, il ne s’agit pas de marchandage, notre libération est « gratuite », je devrais dire « gracieuse », c’est-à-dire donnée ; Pierre prend bien peine de dire : « Ce n’est pas l’or et l’argent »2, manière de dire « c’est gratuit ». La lettre aux Colossiens dit bien : « Il a plu à Dieu de tout réconcilier en Christ... » (Col 1,19).
Deuxièmement, Pierre ne met pas l’accent là où nous le mettons, nous. Le sang d’un agneau sans défaut et sans tache, c’est celui qu’on versait chaque année pour la Pâque et qui signait la libération d’Israël de tous les esclavages ; ce sang versé annonçait l’oeuvre permanente de Dieu pour libérer son peuple. C’est donc, pour un lecteur averti de l’Ancien Testament, un rappel de fête, la fête de la liberté en quelque sorte, d’une liberté en marche vers la Terre Promise. Or, dit Pierre, la libération définitive est accomplie en Jésus-Christ, désormais vous êtes entrés dans une vie nouvelle (c’est encore mieux que la Terre Promise). Cette libération consiste précisément en ceci que vous invoquez Dieu comme Père.
On comprend mieux alors la phrase « Vous avez été rachetés (c’est-à-dire libérés) de la conduite superficielle héritée de vos pères ». « Superficielle » ici veut dire « qui ne mène à rien, par opposition à la vie éternelle » ; désormais, parce que le Fils a vécu sa vie d’homme dans la confiance jusqu’au bout, c’est toute l’humanité qui a retrouvé le chemin de l’attitude filiale, qui a retrouvé le chemin de l’arbre de vie, pour reprendre l’image de la Genèse.
Paul dirait : « Vous êtes passés de l’attitude de peur, de méfiance de l’esclave à l’attitude de crainte filiale, l’attitude des fils ».3


Notes
1 – « Dieu ne fait pas de différence entre les hommes » : c’est une allusion à la révélation de Dieu au prophète Samuel : « Dieu ne regarde pas comme les hommes, car les hommes regardent l’apparence, mais le SEIGNEUR regarde le coeur. » (1 S 16,7). Phrase reprise par Jésus dans ses controverses avec les Pharisiens auxquels il reprochait de « juger selon les apparences » (Jn 7,24 ; 8,15 ; cf le quatrième dimanche de Carême – A).
2 - « Ce n’est pas l’or et l’argent » : le thème de la gratuité des dons de Dieu n’est pas nouveau non plus. Le prophète Isaïe l’avait annoncé avec force : « Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau ! Même si vous n’avez pas d’argent, venez acheter et consommer, venez acheter du vin et du lait sans argent et sans rien payer. » (Is 55,1 ; cf commentaire du dix-huitième dimanche du Temps Ordinaire – A).
3 – D’après Ga 4,6 et Rm 8,15.


bleu]EVANGILE - selon Saint Luc 24, 13-35
Le même jour (c’est-à-dire le premier jour de la semaine), deux disciples faisaient route
vers un village appelé Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem, et ils parlaient entre eux de tout ce qui s’était passé.
Or, tandis qu’ils s’entretenaient et s’interrogeaient, Jésus lui-même s’approcha, et il marchait avec eux. Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître.
Jésus leur dit : « De quoi discutez-vous en marchant ? » Alors, ils s’arrêtèrent, tout tristes.
L’un des deux, nommé Cléophas, lui répondit : « Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem qui ignore les événements de ces jours-ci. »
Il leur dit : « Quels événements ? » Ils lui répondirent :
« Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth, cet homme qui était un prophète puissant par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple :
comment les grands prêtres et nos chefs l’ont livré, ils l’ont fait condamner à mort et ils l’ont crucifié.
Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. Mais avec tout cela,
voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c’est arrivé. À vrai dire, des femmes de notre groupe nous ont remplis de stupeur.
Quand, dès l’aurore, elles sont allées au tombeau, elles n’ont pas trouvé son corps ;
elles sont venues nous dire qu’elles avaient même eu une vision : des anges, qui disaient qu’il est vivant.
Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu. »
Il leur dit alors : « Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire
tout ce que les prophètes ont dit ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? » Et, partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait.
Quand ils approchèrent du village où ils se rendaient, Jésus fit semblant d’aller plus loin.
Mais ils s’efforcèrent de le retenir : « Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse. »
Il entra donc pour rester avec eux. Quand il fut à table avec eux, ayant pris le pain, il prononça la bénédiction et, l’ayant rompu, il le leur donna.
Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards.
Ils se dirent l’un à l’autre : « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? »
À l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem. Ils y trouvèrent réunis les onze Apôtres et leurs compagnons, qui leur dirent : « Le Seigneur est réellement ressuscité :
il est apparu à Simon-Pierre. »
À leur tour, ils racontaient ce qui s’était passé sur la route, et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux à la fraction du pain.


Vous avez remarqué certainement le parallèle (on dit « l’inclusion ») entre les deux formules « leurs yeux étaient aveuglés » (verset 16) et « alors leurs yeux s’ouvrirent » (verset 31) ; ce qui veut dire que les deux disciples d’Emmaüs sont passés du plus profond découragement à l’enthousiasme simplement parce que leurs yeux se sont ouverts. Et pourquoi leurs yeux se sont-ils ouverts ? Parce que Jésus leur a expliqué les Ecritures.
« Partant de Moïse et de tous les prophètes, il leur expliqua, dans toute l’Ecriture ce qui le concernait ». J’en déduis que Jésus-Christ est au centre du projet de Dieu qui se révèle dans l’Ecriture.
Il ne faudrait pas réduire pour autant l’Ancien Testament à un faire-valoir du Nouveau. Lire les prophètes comme s’ils n’annonçaient que la venue historique de Jésus-Christ, c’est trahir l’Ancien Testament et lui enlever toute son épaisseur historique.
L’Ancien Testament est le témoignage de la longue patience de Dieu pour se révéler à son peuple et le faire vivre dans son Alliance. Les paroles des prophètes, par exemple, sont d’abord valables pour l’époque où elles ont été prononcées.
Il ne faut pas oublier non plus que la lecture qui consiste à considérer Jésus-Christ comme le centre de l’histoire humaine et donc aussi le centre de l’Ecriture est une lecture « chrétienne », les Juifs en ont une autre... Nous sommes d’accord entre Juifs et Chrétiens pour invoquer le Dieu Père de tous les hommes et lire dans l’Ancien Testament la longue attente du Messie.
Mais n’oublions pas que la reconnaissance de Jésus comme Messie n’est pas une évidence ! Elle le devient pour ceux dont les yeux « s’ouvrent » d’une certaine manière. Et alors leur coeur devient « tout brûlant » comme celui des disciples d’Emmaüs.
On aimerait connaître évidemment la liste des textes que Jésus a parcourus avec les deux disciples d’Emmaüs ! A la fin de ce parcours biblique avec eux, Jésus conclut : « Ne fallait-il pas que le Messie souffrît tout cela pour entrer dans sa gloire ? » Je m’arrête sur cette formule qui représente une vraie difficulté pour nous : car elle se prête à deux lectures possibles :
Première lecture possible : « Il fallait que le Christ souffrît pour mériter d’entrer dans sa gloire ». Comme si il y avait là une exigence de la part du Père. Mais cette lecture est une « tentation » qui trahit les Ecritures ; elle présente la relation de Jésus à son Père en termes de « mérite », ce qui n’est nullement conforme à la révélation de l’Ancien Testament et que Jésus a développée : que Dieu n’est que Amour et Don et Pardon. Avec Lui, il n’est pas question de balance, de mérite, d’arithmétique, de calcul. Il est vrai que le Nouveau Testament parle souvent de l’accomplissement des Ecritures, mais ce n’est pas dans ce sens-là, nous y reviendrons tout à l’heure.
Alors il y a une deuxième manière de lire cette phrase « Il fallait que le Christ souffrît pour entrer dans sa gloire » : la gloire de Dieu, c’est sa présence qui se manifeste à nous ; or Dieu est Amour. On pourrait donc transformer la phrase en « Il fallait que le Christ souffrît pour que l’amour de Dieu soit manifesté, révélé ».
Or, je crois que Jésus a donné lui-même d’avance l’explication de sa mort lorsqu’il a dit à ses disciples : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime ». C’est-à-dire, il fallait que l’amour aille jusque-là, jusqu’à affronter la haine, l’abandon, la mort pour que vous découvriez que l’amour de Dieu est « le plus grand amour ».
Pour que nous découvrions jusqu’où va l’amour de Dieu, qui est tellement au-dessus de nos amours humaines, tellement impensable, au vrai sens du terme, il fallait qu’il nous soit révélé... et pour qu’il nous soit révélé, il fallait qu’il aille jusque-là.
« Il fallait » ne veut donc pas dire une exigence de Dieu mais une nécessité pour nous. Dire que les événements de la vie de Jésus « accomplissent les Ecritures »1, c’est dire que sa vie tout entière est révélation en actes de cet amour du Père, quelles que soient les circonstances, y compris la persécution, la haine, la condamnation, la mort.
La Résurrection de Jésus vient authentifier cette révélation que l’amour est plus fort que la mort.


Note
1 – Ce thème de l’accomplissement des Ecritures est très fréquent dans le Nouveau Testament, à commencer par cette phrase de Paul : « Lorsque les temps furent accomplis » (Ga 4,4 ; cf commentaire pour la Fête de Sainte Marie, Mère de Dieu, le 1er janvier – tome I).


Extrait de https://eglise.catholique.fr/approfondir-sa-foi/la-celebration-de-la-foi/le-dimanche-jour-du-seigneur/commentaires-de-marie-noelle-thabut/

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